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Le récit dans “La Glace et le Ciel”

Aujourd’hui, on va s’intéresser au récit dans le dernier documentaire de Luc Jacquet, La Glace et le Ciel. Un peu parce que c’est mon Luc Jacquet préféré, celui que je trouve le plus maitrisé en terme de réalisation, mais surtout parce qu’il illustre parfaitement comment mettre du récit dans un sujet documentaire. Je crois fortement que le bon documentariste doit savoir reconnaitre les éléments du récit propres à son sujet et s’en servir pour définir son projet et son dispositif.

D’abord, mon opinion dont vous vous passeriez bien

A vrai dire, quand j’ai entendu parler du projet, j’étais assez inquiet. J’avais peur que Luc Jacquet rejoigne la caste des réalisateurs qui souhaitent seulement nous partager leur inquiétudes face au monde et ont renoncé à nous raconter une histoire. Je craignais un truc vaguement moralisateur sur l’anthropocène avec un personnage principal vieillissant. Et surtout, j’avais peur de retrouver l’absence de vrai protagoniste comme dans ”Il était une forêt”. Après La marche de l’empereur et le renard et l’enfant très bien construits au niveau du récit, le besoin de vulgariser l’avait emporté dans le film avec Francis Hallé, et j’avais le sentiment d’avoir assisté à un documentaire France 5 très bien financé.

Or, la Glace et le Ciel est un pari réussi. Le film a été projeté en clôture à Cannes pour son actualité à l’approche de la COP21, mais aussi et surtout pour ses qualités cinématographiques. Après, le film n’a pas vraiment marché en salle, mais personne n’a la recette pour cela. Et je pense que le film sera réhabilité dans le temps, en plus de son aspect patrimonial. Il faut des films comme cela dans les archives du savoir humain. Mettons donc quelques DVD au frais dans le SeedVault du Spitzberg.

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Source travelandleisure.com

La vraie victoire de ce film, c’est qu’on ne s’ennuie pas. Il est prenant. Et cela tient essentiellement à son récit. Quels éléments du récit sont reconnaissables ? Ce film a-t-il été conçu pour ressembler à une fiction ? Quels choix ont été faits pour favoriser le récit ?

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Source Allociné

Le temps du film : une vie, un biopic.

Le gros choix, il est là. En documentaire, avoir un sujet c’est bien, avoir un projet c’est mieux. Et quand on passe du sujet au projet, il faut faire des choix forts, car il sera difficile de revenir en arrière. La bonne idée ici, celle qui conditionne tout le reste, c’est d’avoir décidé de faire un biopic.

Quand on passe du sujet au projet (mais promis je ferai un article rien que la dessus), fixer quand commence et quand se termine l’histoire est le plus important. Parfois, se concentrer sur deux mois dans une vie, ou 2 jours, en dit plus long sur une personne que de raconter toute sa vie. Certains documentaires sont complets malgré une temporalité très courte : la Gueule de l’Emploi , El sicario Room 164, Life in a Day . Mais en raisonnant à l’inverse, je me dis souvent qu’en filmant suffisamment longtemps, des enjeux , des antagonistes, des conflits ( au sens cinématographique) apparaissent même dans une vie qui peut sembler banale. C’est un peu ce que prouve récemment le documentariste qui s’est filmé pendant neuf ans, séparation incluse ( Les Années Claire).

En faisant le choix du biopic sur le sujet du réchauffement, Luc Jacquet évitait déjà de refaire une Vérité qui Dérange. Mais surtout, ,en se focalisant sur la carrière de Claude Lorius qui est un roman, il va là où le récit est le plus fort. Cela ne l’empêche pas de glisser une enquête sur le réchauffement climatique dont la question principale serait : comment a t on découvert le réchauffement climatique?, mais au premier degré, ça reste un biopic.

Si la Glace et le Ciel devait être un piège à clic facebook, ça donnerait :

Toute sa vie, il étudie les glaces de l’Antarctique. Ce qu’il découvre à la 50ème minute va vous choquer.

Seul problème avec le biopic documentaire : il faut des images. Et il faut qu’elles soient vraies, sinon on entre sur les terres du docufiction. Ce genre de film repose donc sur utilisation massive d’archives.
Le film contient 64 minutes d’archives (soit 75%), et 20 minutes d’images tournées pour le film. On reviendra plus tard sur ces dernières. La masse et la qualité des archives m’a surpris, vu les conditions de ces recherches. Il y a certainement quelques retakes au milieu pour des besoins cinématographiques, mais difficile de savoir où sans regarder plusieurs fois le film.

Le protagoniste

Comme on dit dans les livres de scénario, à partir du moment où il y a une voix off, le narrateur devient le protagoniste principal du film. Ici, on se doute bien qu’il n’y avait pas beaucoup d’autres choix possibles, car ces archives là ne permettent pas le cinéma direct. On n’aurait à l’image que des mecs en train de bosser, de décharger des caisses et certainement très peu de sons. La voix off remet dans le contexte, explique de la science, les enjeux.

Luc Jacquet a fait le choix d’une narration à la première personne : le personnage principal sera donc Claude Lorius, narrateur et protagoniste. Et quand on a un protagoniste, on regarde ce qui le caractérise.

Besoins : besoins de savoir, de voyager, de conquérir, de comprendre.

Faiblesses : homme qui est sur le crépuscule de sa vie. Sinon faiblesse générale de l’homme face aux éléments, du scientifique face à l’opinion mondiale.

Changement : un scientifique qui va devenir un militant ? qui passe de conquérant à protecteur ? Ce sera le dernier choix moral : rester dans l’ombre ou sortir de son rôle de scientifique pour interpeller l’opinion.

Profession : Scientifique. A Hollywood, le scientifique a longtemps été le grand méchant fou qui voulait détruire le monde, mais depuis quelques temps (les Experts ?), on observe un revirement de son rôle dans les scénarios. Le scientifique est plutôt du bon coté, soit en tant que héros, soit en tant qu’adjuvant. Je vous conseille l’article de Slate sur le sujet :
http://www.slate.fr/story/124310/scientifique-heros-hollywoodien

Difficultés : long voyage, froid, tempête, inconfort, isolement, crevasses, problèmes mécaniques, neige qui ensevelit tout, tempête encore, recherche de financements, travailler entre pays ennemis, avions qui explosent, carottiers qui tombent en panne, scepticisme. Voici les difficultés que j’ai listé dans le film. Les risques encourus vont donc de l’inconfort à la mort. Voilà un des ingrédients qui rend le film prenant.

Choix : Affaires personnelles contre échantillons, plus de science ou plus de confort, vie de famille ou vie pour la science, continuer malgré les risques… Voici les choix auxquels Claude Lorius est confronté. On se rapproche là vraiment des scénarios typiques de fiction.

Révélations : A deux moments, Claude Lorius a une révélation.
La première quand il retrouve des poussière des explosions nucléaires pourtant lointaines dans ses glaces de l’antarctique : il prend conscience que cette planète est en fait petite et donc fragile.
La seconde épiphanie, the eureka moment, arrive à la 50e min (sur 84). Ça donne en gros ‘’mais en fait, dans la glace il y aussi de l’air, et on peut étudier cet air dans les glaces du passé pour connaitre l’évolution de l’atmosphère”

 

Récompenses : le héros a régulièrement des récompenses dans son voyage. Cela lui donne l’énergie d’affronter les nouvelles difficultés qui ne manqueront pas de présenter. Ici :
– rencontrer l’Antarctique
– donner son nom à une montagne
– obtenir des financements
– remonter jusqu’à 800 000 ans dans le passé
– tracer finalement la courbe de température/C02

Gains : Ce que Claude peut gagner, même s’il n’en est pas conscient au départ :
– reconnaissance internationale, laisser une trace dans la science et l’histoire (checked)
– sauver la planète (pas checked)

Remords et Regrets :
– avoir fait confiance aux politiques pour sauver la planète

L‘univers : Claude Lorius évolue simultanément dans deux univers : l’Antarctique et le monde scientifique.

Qui est l’antagoniste ?

Maintenant qu’on a bien caractérisé notre protagoniste, passons à son pire rival. Là on va voir que ça ce corse un peu et qu’on sort un peu des balises des scénarios de fiction.

Le bon antagoniste, comme le montre cette formidable vidéo sur The Dark Knight
https://www.youtube.com/watch?v=pFUKeD3FJm8 , est celui qui poussera le héros à faire les choix qu’il redoute le plus.

Pour Claude Lorius, c’est un peu plus compliqué que pour Batman. Qui est l’antagoniste ?

La Nature ?
Aux vues des difficultés citées plus haut (tempête, froid…) l’ennemi semble être plutôt la Nature, ou plus précisément l’Antarctique. Les éléments naturels peuvent être retenus comme antagonistes (pensez à Volcano, Twister, mais aussi à Fitzcarraldo de Herzog, To Build a Fire de Jack London, Seul au Monde... ). Mais quand Claude Lorius prend conscience que la terre est un monde fini et fragile, que l’homme n’est plus dans l’age de la conquête mais doit rentrer dans l’âge de la protection, la nature cesse d’être un antagoniste.

Le réchauffement climatique ?
Claude Lorius le “découvre” à la fin. C’est bien contre lui qu’il va lutter sur la fin de sa carrière, mais ça ne correspond qu’à 10 minutes du film. Est-ce suffisant pour en faire l’antagoniste principal ? Le réchauffement n’est il pas le monstre ? Comme le T-rex de Jurassic Park ou la créature du Dr Frankenstein. Peut-on dire que le T-Rex est le méchant de Jurassic Park ?

Les climatosceptiques / l’inaction des politiques ?
A la fin du film, le nouvel antagoniste est l’inaction de la communauté internationale, mais on peut considérer que la mission de Claude Lorius est terminée à ce stade. Dans un film d’action, le scénariste doit toujours trouver le moyen d’intégrer le héros au combat final, même si l’on a engagé l’armée ou les forces spéciales dans la bataille. Le travail de sensibilisation de Claude Lorius est évoqué au travers de ses passages à la télévision. Les climatosceptiques sont évoqués 5 secondes (et c’est tout ce qu’ils méritent haha), l’inaction politique un peu plus longtemps. Ce n’est pas le cœur du film, ce n’est pas son combat principal.

L’ignorance ?
Finalement, l’inaction est plus le problème de Luc Jacquet et de notre génération que celui de Claude Lorius. Claude a fait son travail de scientifique et de lanceur d’alerte. En étendant autant qu’il a pu la sphère de la connaissance. Décrire, comprendre, comme dit la voix off. Un scientifique lutte intrinsèquement contre l’ignorance, et le réalisateur de documentaire propage sa parole car il espère qu’avec plus de gens informés, de meilleures décisions sont prises. Notons que le spectateur progresse d’ailleurs dans la découverte et la compréhension au même rythme que le protagoniste. La médiation scientifique est très bien faite, mais ça on avait l’habitude avec Luc Jacquet.

Bref, je dis seulement que l’ignorance, bien que phénomène abstrait, fait ici un bon antagoniste. C’est contre elle que le scientifique lutte toute sa vie, elle qui le motivera à se battre. Et quand il la repousse finalement en traçant une courbe, c’est contre l’ignorance du grand public qu’il faut alors lutter. L’ignorance a toujours une tête qui repousse, c’est l’Hydre de Lerne du scientifique.

Personnages secondaires

Alors on va aller vite ici, il y a Claude Lorius, Claude Lorius et Claude Lorius.
D’habitude un biopic s’appuie sur les ITW des personnes qui ont fréquenté le protagoniste, des connaissances, collègues, familles, amis. C’est plus pratique car ça permet en général :
– de prendre du recul avec le regard d’autres personnes
– de pas mettre toujours la même personne à l’image
– de dire du bien du héros sans que le protagoniste passe pour un mec qui s’envoie des fleurs.

Ici,
– femme et enfants sont passés en dix secondes, évoqués pour renforcer le choix du protagoniste ( il sacrifie la vie de famille à la science)
– les collègues ne sont pas cités, sauf une courte liste de prénoms à un moment.

Bon Luc Jacquet sait que la science est un travail d’équipe. On se doute bien que Claude Lorius n’a pas attendu d’avoir 800 000 d’archives glaciaires pour commencer à tracer des courbes. Qu’il n’était pas le seul chercheur sur cette thématique. C’est le travail du réalisateur de simplifier pour rendre son récit plus fort ou plus vivant, de sélectionner et retenir l’information pour la relâcher au bon moment.On peut comprendre qu’il ait voulu renforcer l’intérêt pour son protagoniste en le laissant seul déplacer des montagnes. Moi, je dis que c’est de bonne guerre quand on veut privilégier le récit.

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Source : Wildtouch

Sur tous les points qu’on vient de lister, on peut être certain que le réalisateur s’est livré au même diagnostique de son histoire et s’en est servi pour bien mener son récit. La vulgarisation est de qualité, les enjeux apparaissent clairement, les risques aussi, on trouve une ou deux révélations, un changement dans le personnage, une thématique universelle… Tout cela contribue à rendre le film prenant. C’est quand même pas mal pour un documentaire, en plus sur un sujet pas sexy comme la découverte du réchauffement climatique, et en plus porté par une personne âgée.

Où l’on s’éloigne du récit de fiction

Mais il reste un point où le réalisateur s’est refusé à privilégier le récit. Il s’agit des images tournées spécialement pour le film.
Il y a ces 25% d’images qui montrent Claude Lorius aujourd’hui. Au niveau du récit, elles n’apportent pas grand chose. Imaginez un instant que Bruce Willis s’arrête entre deux scènes d’action de Die Hard pour raconter ce qu’il pense de l’état du monde, du racisme ou du terrorisme. On se dit tout de suite que le soufflé va retomber.

Quelle est la justification de ces séquences ? Au début je me suis dit que le réalisateur avait ressenti le besoin de placer des belles images, du Cineflex, du drone, de la grue, bref, ce qu’on attend d’un film sur la nature qui se réclamerait du label ”grand spectacle”. Qu’il y avait la peur de ne pas attirer des foules sur un film d’archives, la volonté de proposer une respiration au spectateur, ou encore le besoin de place pour mettre un peu de poésie, du beau texte…

En fait, il a fallu que je visionne le making-of pour comprendre mieux ce choix. La symbolique est un élément important dans la cinématographie, et il est toujours difficile d’en placer en documentaire, surtout avec un film à base d’archives. En filmant Claude Lorius sur un glacier, dans une grotte de glace, sur une île du Pacifique, en Antarctique, sur une terre brûlée, Luc Jacquet s’est permis des métaphores visuelles et a ainsi privilégié le symbole au récit. Un choix toujours cornélien.

En terme d’impact, vaut-il mieux attirer plus de monde avec une bonne histoire mais rogner sur le message ou le contenu scientifique? Ou ne pas dissimuler son message au risque de ne prêcher que des convaincus? Pour tenter de répondre à cette question, nous étudierons au prochain numéro la vulgarisation scientifique dans un blockbuster Marvel : Antman. On verra si on va bien loin dans l’entomologie et la physique quantique…

Il existe une thèse sur les cinéastes animalier français

La légende dit qu’à Ménigoute, caché dans la chapelle Jean Boucard, un manuscrit écrit avec du sang de loriot raconte les mœurs des cinéastes animaliers français depuis le 12e siècle.

Bon, en vrai, il s’agit de la thèse de Maxence Lamoureux, ancien étudiant de l’IFFCAM qui a décidé de prolonger le plaisir en enchainant sur un doctorat. Avant de vous faire découvrir ce qu’on y trouve, quelques remarques préalables.

Déjà, voilà enfin un travail de fond sur le cinéma animalier ! Jusqu’alors, il y avait peu de livres sur le sujet, à part peut-être le Wildlife Films de Derek Bousé et les ouvrages de Piers Warren dans la littérature anglo-saxonne. Si le savoir progresse comme un cairn, Maxence a posé la première pierre et j’espère d’ailleurs que ce travail sera approfondi par d’autres. Cette thèse fait du bien, elle pose des bases communes pour tout une discipline.

Seconde remarque, il est très appréciable que les gens qui écrivent des thèses connaissent le métier en l’ayant pratiqué ou en le pratiquant encore. Ça change d’une grand majorité des ouvrages français que j’ai pu lire sur le documentaire, qui sont écrits par des chercheurs certes cinéphiles et non par des réalisateurs, monteurs ou producteurs.

En plus, le cinéma animalier est peu étudié, certainement parce que le genre animalier est considéré comme non noble par les autres corps du cinéma. Il faut comprendre ’’Ok vous faites des films sur les animaux, ça ne peut pas être sérieux’’. Alors qu’il existe une thèse sur ce sujet, c’est déjà le début d’une reconnaissance.

Batman Robin Thèse

Du contenu spécifique

Bon, qu’est ce qu’on y trouve dans cette thèse ? J’ai sélectionné quelques arguments qui m’ont semblé intéressants, et tout d’abord quelques constats qui semblent pertinents :

Déjà, sur la difficulté de cerner le genre animalier dans une définition.  Cinéma animalier,  docu animalier,  film animalier… Si comme disait je ne sais plus qui ‘’Le documentaire est un genre aux limite floues’’, que dire alors du cinéma animalier ?

Sur le public qui attend d’un film animalier qu’il soit un divertissement éducatif qui n’évoque pas les problèmes et répercute des clichés sur le monde animal.  Qui ne s’attend pas non plus à ce qu’il y ait un auteur ou une intention de réalisation. Le film animalier est souvent réduit à son propre cliché généré à travers le temps.

Il pose une définition sur la fameuse french-touch que tout le monde pense savoir reconnaitre . Au cinéma plus qu’en TV ,les Microcosmos, Peuple Migrateur, Marche de l’Empereur auraient en commun « l‘éloignement du standard anglais » et l’ « artificialisation d’au moins un procédé ».

Maxence a profité d’être le premier à écrire sur le sujet pour dépasser le cadre de la sociologie, et a largement puisé du côté cinéma. Certains points m’ont donc donné quelques idées pour améliorer mes dossiers, mon écriture, voire ma réalisation.

Déjà, il y a des propositions de critères pour classer les films (pratique donc pour les notes d’intention et les pitch, quand il faut aller vite et trouver des référents !)

Critères :

Animalier sauvage ou avec de l’imprégné ? facile à filmer ?
Y a t il présence d’un personnage,  plusieurs personnages ? Sont-ils rares ou très présents ?
Présence d une voix off ? dans quelle proportion ?
Type de la voix off : omnisciente ou personnage?
Montage : narratif ou discursif ?
Structure du récit ?
Temporalité ?

On en arrive à des catégories de films qui se regroupent autour des mêmes critères, les frontières étant évidemment perméables.

Catégories :

Film de nature documentaire :
« Ces films cherchent à transmettre des connaissances de sciences naturelles : les animaux présentés sont placés dans leurs milieux, des comportements spécifiques sont expliqués, les espèces sont régulièrement nommées et décrites, enfin la Nature possède le premier rôle. »
Planet Earth, les films anglais en général

Film de fiction nature :
Ça ressemble à une fiction, mais il y a de vrais animaux dedans. La Marche de l’Empereur, voire le Renard et l’Enfant.

Film contemplatif :
« La dynamique contemplative n’a que peu l’intention de donner des informations naturalistes ou scientifiques pré-mâchées par une voix-off ou des interventions humaines. Au spectateur d’observer, d’interpréter, de déduire, de sélectionner et de retenir. Le film contemplatif part du principe que l’attention du spectateur sera maximale durant toute la durée de la projection et en ce sens, cette catégorie est réservée à des conditions d’exploitations dans lesquels les spectateurs sont captifs. »
Le Territoire des Autres, le Peuple Migrateur, les Saisons.

Film d enquête :
« Le film d’enquête est une catégorie qui se définit par son désir non dissimulé de développer une recherche sur un sujet en allant à la rencontre de témoins, de spécialistes ou de scientifiques. » puis un peu plus loin« Le montage d’un film d’enquête est discursif avant d’être narratif. »
Le Règne de l’Araignée, Envahisseurs Invisibles.

Film de quête :

« Il s’agit du film animalier dans lequel un personnage, qui est souvent le réalisateur, mais qui peut être une tierce personne, s’en va quérir des informations sur un animal, ou vagabonde dans la nature en quête de l’animal ou d’une vérité ».
Ours Polaire, avec ou sans glace ?, Vertiges d’une rencontre, Abyssinie l’appel du loup.

Bref, ce genre de catégorisation peut-être super utile.

Pour le coup, cette thèse représente ce que j’attends d’une démarche scientifique : se pencher sérieusement sur un sujet, faire gagner du temps à tout le monde en mettant des mots sur ce que l’on faisait de manière empirique, et donner un référentiel commun pour que l’on communique sur les mêmes bases.

 

Une thèse de sociologie

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Mais c’est avant tout une thèse de sociologie, et on y parle donc de notre métier et de notre organisation. Maxence y décrit ce qui est en train de se passer suite à la création d’une école, l’IFFCAM, face à un métier qui existait mais sans formation initiale.

Il dégage également 3 catégories de réalisateurs. Pour faire un mauvais résumé, il y aurait en gros :

Les Naturalistes Cinéastes sont des amoureux de la nature qui ont pris une camera. Ils seraient plus portés sur l’éthique et le respect de la nature, mais auraient des difficultés ou peu d’intérêt à vendre aux chaines de TV. On peut penser à des réalisateurs comme Anne et Erik Lapied avec leur circuit de distribution de proximité, ou encore Daniel Auclair.

Les Scientifiques Cinéastes veulent expliquer des choses. Ils vendent mieux leurs films mais s’en battent un peu la rate si il y a un plan d’imprégné qui traine. Car pour eux, l’histoire ou l’explication prime. Allez, j’y mettrais par exemple Luc Jacquet.

La troisième catégorie est l’Homme d’Image qui a trouvé dans la nature un sujet sympa et qui va privilégier le récit. On y aurait mis Jacques Malaterre s’il avait réalisé le Plus Beau Pays du Monde, ou des gens comme Catherine Garanger ou encore évidemment Jacques Perrin.

J’ai un peu de mal avec ces catégories car ça met les gens dans des cases. Ça remet en cause la capacité du réalisateur à changer de registre, ou à être à la fois naturaliste et cinéaste, ou scientifique et éthique… Mais il peut y avoir un (gros) fond de vérité. Et puis la sociologie, ça doit servir à mettre des gens dans des cases, non ?

Et là, je me suis mis à rêver d’un diagramme à trois pointes où l’on pourrait classer la force des réalisateurs comme dans un jeu vidéo. Je me suis demandé si quelqu’un arriverait à être à 100% dans toutes les catégories. Le boss de fin du doc animalier… Le personnage mystère qui n’apparait qu’une fois que tu as battu Jacques Perrin, Cousteau et Attenborough. Je m’égare.

Et au fait, combien sommes nous ? (Une question que je me posais pour le documentaire en général. Mon idée, c’est qu’il y a plus de gens qui en font que de gens qui en regardent…). Maxence arrive lui à une liste de 400 personnes rien que pour le cinema animalier en France. Soit un par loup… (je sens que je tiens une idée de film collectif…)

Alors maintenant que je vous ai fait ce petit résumé, vous vous demandez si c’est vraiment une lecture utile pour un réal ? Ai-je vraiment besoin de la lire, cette thèse ?

Personnellement, les passages sur le métier m’ont donné une image plus claire de ce que font les autres, comment ils le font, ou encore comment ils ont pratiqué dans le passé. C’est donc un must-read pour qui veut faire carrière dans le cinéma animalier français. C’est intéressant également si vous êtes extérieur au milieu et que vous voulez comprendre qui fait quoi.

La thèse se termine par une question sociologique : verra-t-on un jour tout ce petit monde du cinéma animalier français échanger et s’organiser de façon plus formelle, ou juste poursuivre dans les rencontres qui existent déjà notamment en festival ?

Je ne sais pas quelle organisation sociologique les cinéastes animaliers français mettront en place, mais le Docteur Maxence Lamoureux aura en tout cas fait sa part du job.

Les VFX, l’avenir du documentaire animalier ?

Parfois, j’ai le sentiment que le cinéma animalier est au cinéma ce que la chanson pour enfant est à la musique. Un truc mignon, nécessaire pour un certain public, qui peut être rentable mais qui ne concerne pas les vrais professionnels de la profession. Bref, on nous laisse faire mumuse dans notre coin.

Il faut dire que travailler avec l’animal, le vivant, est par nature aléatoire et s’oppose à la maitrise totale que recommande un plateau de fiction par exemple. Le plus souvent, la composition des plans est plutôt subie que recherchée. Difficile de dire à un lion de se placer sur la marque, sans avoir recours à de l’imprégné.

Or aujourd’hui, le recours à des images de synthèse se démocratise financièrement et tend vers un photoréalisme de plus en plus trompeur. Je vais donc ici défendre l’idée que le recours à la 3d permettrait parfois une mise en scène plus cinématographique et une écriture plus poussée.

La course à l’armement

Mon approche vise l’amélioration de l’écriture, mais la 3D peut aussi être importante dans la course à l’armement technique qui a toujours animé le documentaire animalier. Depuis 10 ans, on a vu arriver le cineflex, le timelapse, le drone, le 4K, le 8K, et demain la VR, chacune vendue avec l’argument que la captation de la nature devait toujours s’accompagner de l’image la plus belle et la plus immersive possible. Une 3d maitrisée serait alors un outil intéressant vers plus de spectaculaire.

La 3d peut aussi répondre à une logique de producteur. Aujourd’hui, la majorité des FX de fiction (cinéma et séries) sont là pour faire économiser de l’argent plutôt que de créer un effet visuel visible par le spectateur. Cela évite pêle-mêle la location d’une voiture de collection, la délocalisation de tout une équipe de tournage dans une autre ville, l’utilisation de milliers de figurants, etc…

Bon vous allez me dire, Paul, t’as du retard, ça fait des années qu’on voit des dinosaures à la TV… Ce n’est en effet pas nouveau, on a même pu ainsi faire des docus animaliers sur des espèces disparues. Si ces films n’étaient pas au départ d’un photoréalisme parfait, cela a permis au moins de raconter ce qu’on avait à raconter.

Les docus 3D animalières avec les années :
Walking with Dinosaurs 1999
Walking with Beasts 2001
March of the Dinosaurs 2011
Sur la terre des dinosaures 2013 (En fiction)

Vous avez aussi vu des publicités :
Les hérissons sympathiques de BMW, les hérissons libidineux de Spontex, l’ours cinéphile de Canal , les abeilles militantes de Greenpeace, le chat de Feu Vert.

Petites questions au passage : est-ce plus facile avec des dinosaures qu’avec des animaux que nous fréquentons au quotidien ? Et y a-t-il une vallée de l étrange avec les animaux ?

En tout cas, on se rend vite compte quand ça ne fonctionne pas, bercés que nous sommes par les progrès de la technique. Par exemple j’ai trouvé que les bisons de The Revenant courent bizarrement. En revanche l’attaque de l’ourse est superbe et a été récompensée ( http://www.hollywoodreporter.com/behind-screen/how-revenants-vfx-team-brought-861157)

Sinon dans le genre, il y a le livre de la jungle 2016. Ne cherchez pas, il n’y a pas un seul vrai animal dans le film.

Avant de vouloir se mesurer à Disney, on peut miser sur une autre solution :
le choix d’une animation non-photoréaliste assumée, qui reste dans les couts du documentaire : on va alors trouver des choses comme la célèbre série d’animation Minuscule ou même Lune de François de Riberolles ou encore Il était une Forêt de Luc Jacquet. C’est un choix qui peut être payant: après tout, si l’on est capable devant n’importe quel film d’animation d’oublier qu’on est devant un film d’animation, à quoi bon viser le photoréalisme ? De plus, on peut s’en servir pour apporter une direction artistique et donc une esthétique propre au film.

C’est une question à se poser, et qui correspond plus à une logique de case et d’attente du public. Bref, si vous arrivez à convaincre le chargé de programme d’une case Blue Chip que vous allez simuler l’attaque des loups sur un orignal en mimant en stop motion avec des patates et des fourchettes, vous avez tout mon respect.

C’est cher mais c’est bon

Le bon cinéma animalier montre du comportement. Quand on n’a pas de budget, on montre juste un animal qui ne fait rien de spécial. Mais si on veut une histoire, il faut qu’il interagisse avec son environnement, ou les autres espèces, ou les autres individus. Et la captation dans la nature demande alors un peu plus de temps. Prenons pas exemple la série LE PEUPLE DES VOLCANS de Saint-Thomas Production. Quatre épisodes animaliers, sans humains, où les animaux ont, si ce n’est leur destin, au moins leur quotidien modifié par la proximité et l’activité des volcans. Un excellent sujet, mais il faut alors montrer en image comment les individus s’adaptent, profitent ou subissent le volcanisme.

Si la plupart des images sont captées dans la nature de façon traditionnelle, la force du scénario repose sur quelques passages clés. L’apport des effets spéciaux est alors ici extrêmement qualitatif, plutôt que quantitatif.

Alors je vois poindre l’heure du débat éthique.
Sera-t-il le même qu’avec l’utilisation de l’animal imprégné ?
On aura d’un coté les « oui c’est du faux mais on fait du cinéma et on reprend des attitudes naturelles, c’est un trucage parmi d’autres comme dire qu’on filme toujours le même lion ou simplement même faire du montage ».

D’un autre coté les défenseurs de la captation dans le milieu, des cinéastes bio plus proches de la vérité et à l’abri de toute fantasmatisation de la nature diront : ” ce ne sera jamais aussi vrai que l’animal sauvage”.

De toute façon, on est encore très loin de l’idée de faire un documentaire pour la TV française 100% en VFX. On est plus dans l’idée de faire quelques secondes bien utiles.

capture du logiciel cinema 4D
www.solidangle.com

Car cela ouvre quelques possibilités pour le scénariste et le réalisateur (ne nous en cachons pas, c’est bien souvent la même personne)

Par exemple, on peut désormais imaginer un scénario un peu foufou. Je connais un réalisateur qui travaille sur une comédie musicale avec des mouches ( bon d’accord, c’est moi). Cela ne serait pas possible sans quelques plans en 3D.

Mais passons rapidement en revue les possibilités :

(Quand on voit le livre de la jungle, on se dit qu’on peut tout faire, et qu’après c’est une question de budget).

Backplates + animation 3D. Vous filmez un décor, dans la nature par exemple. Vous intégrez une fausse bestiole en 3D qui passe dans l’image. La difficulté va être :
– la qualité du rush de décor. Y-a-t il du mouvement dans le plan? L’image est elle suffisamment stable, définie, et éclairée ?
– la qualité de la modélisation 3D de l’animal. les plumes, les poils sont autant de difficultés qui viennent s’ajouter
– la qualité de l’animation. Mon animal bouge-t-il de façon crédible ?
– l’interaction avec le décor : est-ce que l’animal soulève du sable, fait bouger une branche ?
– la capacité à reproduire la lumière du décor sur l’objet 3D. Un hdri fait sur le site du backplate par exemple.

Pour une animation plus fluide et parfois plus rapide de l’objet 3D, on peut tenter la motion capture. Encore faut-il avoir l’animal sous la main…

dromadaire en motion capture
www.cgw.com/

Le fond bleu (ou vert, ou rouge, ou whatever), s’il est bien réalisé, est une solution qui peut être efficace et évite d’avoir recours à de la modélisation 3D. Pas de problème d’animation donc, mais l’incrustation va demander d’être précis dans la gestion des transparences et toujours des lumières.

Face à ces difficultés (et à l’explosion de votre budget !), une solution se dessine, notamment pour rester dans les budgets du documentaire. Rester en plan large ! Ne pas chercher à reproduire un niveau de détail exceptionnel, un gros plan WAOUH, mais se focaliser plutôt sur l’essentiel pour que l’histoire fonctionne : une loutre qui traverse une route de nuit, une mouche qui va d’un point A à un point B, un lion qui rejoint un autre groupe. Le raccord se fera ensuite sur les gros plans et plans moyens captés dans la nature.

Pour l’instant, le savoir-faire est celui de sociétés spécialisés, de profils non issus de l’animalier. Mais à l’avenir, on peut imaginer facilement que la captation de backplates sera de plus en plus fréquente pour les équipes de prise de vue ‘’classiques’ envoyées sur le terrain. De leur cotés, les animateurs notamment devront se rapprocher de l’observation naturaliste, du terrain, pour voir comment bougent et évoluent les animaux.

Les réalisateurs devront eux travailler en amont de la captation. Discussions, storyboards, mais ce travail de Prévisualisation ne peut être que bénéfique, non ? Il y aura de toute façon comme toujours les grosses productions où ce sera bien fait, et les plus petites où le réal bidouillera dans son coin.

Alors, la 3D va-t-elle décoincer les scénarios de documentaire animalier ?

Les formes filmiques du documentaire d’investigation

A l’heure d’attaquer une nouvelle enquête environnementale, je voulais faire le point sur ce que je savais sur la façon de mettre en image un documentaire d’investigation. Qu’est-ce que j’allais faire par réflexe ? Et sur quoi pouvais-je travailler pour améliorer le tout ?

On peut regrouper sous le terme d’enquête un tas de documentaires très différents. J’ai donc étudié quelques exemples pour essayer de déterminer les leviers sur lesquels le réalisateur peut jouer.

Cas d’étude n°1 : Vêtements, n’en jetez plus !

Je suis simplement parti du premier qui me tombait sous la main : l’enquête de France 5 du lundi soir. En plus ça tombe bien, j’ai plein de vêtements à jeter.

Vêtements n’en jetez plus !
Éléphant Doc

Vêtements n’en jetez plus !
Réalisé par Elsa Haharfi – 50 min, Eléphant Doc
Diffusion sur France 5 en mai 2016

Vêtements n’en jetez plus !
www.france5.fr/

Résumé

Les vieux habits aiguisent les appétits. Il faut dire que les prix du textile s’envolent : de 80 euros la tonne en 2007 à 400 euros aujourd’hui. Le recyclage des vêtements est ainsi devenu un marché juteux. Les fripes aiguisent les appétits des structures associatives autant que des entreprises spécialisées : le tri de ces déchets vaut de l’or ! La vente des habits sur Internet explose, et les bennes de collecte se multiplient. Il faut dire aussi qu’on n’a jamais autant consommé de vêtements qu’actuellement, et que la mode n’a jamais été aussi incitative au renouvellement permanent des garde-robes. Enquête sur la filière des vieux habits et les dessous par toujours très chic du recyclage des vêtements.

Les 50 minutes se passent bien. J’ai tilté sur un ou deux points, mais je ne pense pas qu’avec le même sujet, le même budget, et pour la même case, j’aurai fait très différent.

J’ai noté 15 séquences, dont une au Pays-Bas et deux en Espagne. J’imagine qu’il y a autour de 15-20 jours de tournage. Même si j’avoue ne pas connaître le budget de la case, on devine une équipe légère, des boîtiers DSLR, peu d’éclairage. La musique vient du catalogue Parigo.

Le film joue son rôle, il montre bien qu’il est difficile de savoir ce qu’il arrive à nos vêtements une fois mis dans la benne de “dons”. Et niveau mise en image, c’est un bon exemple pour dégager les formes de l’enquête : on y retrouve tous les ingrédients de la case.

Ingrédient numéro 1 : les questions

Une enquête, c’est avant tout une question à laquelle on veut répondre : LA GROSSE QUESTION. Cette question nous emmène quelque part où l’on va répondre partiellement, de nouvelles questions vont alors se poser, ce qui nous emmène quelque part où l’on va répondre partiellement, de nouvelles questions vont alors se poser, ce qui nous emmène quelque part où l’on va répondre partiellement (répétez le nombre de fois nécessaires à la durée de votre film)…. Jusqu’à ce que l’on ait le sentiment d’avoir faire le tour et qu’on arrive à une conclusion.

Ici la grosse question est : Que deviennent nos vêtements une fois mis à la benne ? Elle est annoncée dans le générique/teaser puis à nouveau posée à 7m30s après deux séquences « constat », pour véritablement lancer l’enquête.

Les questions secondaires sont égrenées au long du film. J’en ai noté quelques unes pour vous donner une idée :

Séquence 1

Que vont devenir ces vieux vêtements qu’elle ne veut plus porter ?
Quand l’armoire déborde, que faire de tous ces habits ?

Générique

Mais quel business se cache derrière nos vieux vêtements ?
A qui profite notre gaspillage ?

Séquence 3

Mais quel business se cache derrière ces bennes et à qui profitent réellement nos vieux vêtements ?

Séquence 8

Mais pourquoi une société de collecte française doit elle vendre aussi loin ?

Ces questions, clairement énoncées par le commentaire, sont le moteur narratif du film. Et on ne va pas les retrouver à n’importe quel moment…

Ingrédient numéro 2 : les transitions

En Docu TV, on n’a pas toujours besoin d’un récit fort comme en fiction avec protagoniste, climax, etc… Non, on peut s’en sortir sur la qualité des transitions. C’est moins brillant, mais ça a fait ses preuves. L’idée est, vous l’avez compris, qu’il y ait toujours un lien entre les séquences. Ainsi, le spectateur ne peut pas remettre en cause la continuité de ce qu’il regarde.

Tout cela est fluide grâce aux mots magiques qu’on utilise tous allègrement dans nos voix off. ( Et les dossiers de prod. Et les blogs…). Et le plus magique d’entre eux, c’est le MAIS.

MAIS amène la contradiction, soit l’équivalent du conflit de la fiction. Je n’ai pas compté, MAIS il y a bien 50 MAIS dans ce film. Soit un par minute. (Toi aussi, amuse-toi à compter les MAIS quand tu regarde la TV. Quelle chaîne aura la palme ?)

MAIS peut s’utiliser avec son pote, son copain, son fréro : ALORS. Ça donne : MAIS SI “constat issu de la séquence d’avant, ou constat général, » ALORS« …. ».
MAIS est la façon la plus facile de rebondir. MAIS est le trampoline du documentaire. Il entretient (artificiellement ?) l’intérêt du spectateur.

Dans la famille mots magiques, je voudrais le fils : DONC.
DONC souligne la logique du raisonnement que l’on vient de tenir. J’ai mis DONC dans ma phrase, DONC j’ai raison. Si vous n’êtes pas d’accord avec moi, c’est que vous êtes benêt, parce que j’ai clairement utilisé DONC. Le DONC est l’équivalent argumentaire du label « VU à la TV ». Il est dangereux le bougre. Dans des voix-off mal-intentionnées qui parlent à des oreilles distraites ( un spectateur devant sa télévision par exemple ?), DONC est une usine à raccourcis. Hitler était petit, ce qui est petit est mignon, DONC Hitler était mignon.

ET pour finir…
ET et ses équivalents (“en plus”, “aussi”, “à coté de” ) ouvrent sur un nouvel exemple. ET n’est pas multipliable à l’infini, sinon on tombe dans le catalogue. Le spectateur n’aime pas ça, vous n’aimez pas ça, c’est le degré zéro de la narration. Le réalisateur a normalement du choisir en amont des exemples non redondants et représentatifs de son sujet. Bon, c’est de la TV, on va parfois sacrifier l’exemple représentatif pour une bonne séquence bien visuelle et racoleuse. Chacun placera alors son éthique où il le souhaite.

ET peut se compléter avec RETOUR
RETOUR : permet de revenir à une idée, un personnage qu’on a laissé dans un coin. C’est un peu l’équivalent du montage parallèle en fiction.

Les mots magiques guident le spectateur comme les fonctions logiques IF-NOR-NOT guident le programme informatique. On ballade le spectateur sur un rail sans qu’il ait la chance de résister. Sauf si on avance un argument avec lequel il n’est vraiment pas d’accord, il n’y pas de raison qu’il saute de notre train avant la fin du voyage.
Après, on n’est pas forcément obligé de lui forcer le chemin. C’était notamment une des grandes ambitions du webdoc… MAIS revenons à nos moutons.

Retour à notre exemple, l’enquête du lundi sur France 5. Que voit-on à l’image dans ce film ?

Du In (beaucoup de In) : Depuis l’avènement de la réal-TV il y a 20 ans, on fait des films avec des vrais morceaux de gens à l’intérieur. Ça tombe bien, parce que filmer quelqu’un qui vous parle, ça reste encore ce qu’il y a de moins cher à faire.

Chaque personnage nous décrit ce qu’il fait, ce qu’il pense, et plus rarement dans ce type d’enquête, ce qu’ils ressent. Pas en ITW posée, mais dans l’action. Devant une benne, une machine, un camion.

Chaque personnage amène un point, illustre une séquence. Parfois on le suit sur une deuxième séquence avec d’autres intervenants, ce qui a pour avantage de ne pas multiplier les personnages, et de faire un peu de storytelling.

Des plans de coupes. Du large, des gros plans. Ces plans de coupes servent souvent de support à la voix off, il y a quelques rares passages en musique.

De la caméra cachée. On y reviendra sur un article prochain, un jour, peut-être, sur le thème ‘’comment filmer le méchant ?

 

Infographie
Éléphant Doc

Éléphant Doc

Des infographies : elles permettent de prendre du recul, de généraliser une séquence qui vient de servir d’exemple et d’amener des chiffres. Un bon schéma, c’est toujours efficace.

Des transitions : train-voiture-avion, on a ici la triplette gagnante. On montre qu’on a voyagé ( = enquête approfondie), en plus ça permet au spectateur de comprendre que l’on change de lieu, de mettre une respiration ou encore de la voix off.

Car il y a beaucoup de voix off. Elle est ici particulièrement journalistique, cela s’entend dès les premières secondes au choix du narrateur, à son phrasé, son rythme, ses intonations. C’est la voix off qu’on a vu apparaître avec les émissions Capital et Zone Interdite et qui squatte depuis non seulement M6, mais aussi maintenant à certaines heures France 5, les chaines d’infos et toute la TNT. Cette voix doit être plus présente dans le PAF que Hanouna et Ruquier réunis.

Alors qu’est ce qu’elle fait cette voix off dans ce film ?

La voix off s’adresse au spectateur en le vouvoyant ‘’ les habits que vous lui donnez’’.
La voix off dit Nous ou Notre journaliste.
La voix off énonce des faits, donne des chiffres, effectue des constats.
La voix off introduit le propos suivant.
La voix off reprend le propos précédent .
La voix off dicte le rythme. Jamais un intervenant ne succède directement à un autre. Toujours le passage par la voix off.
La voix off pose les questions.
La voix off fait les réponses.

La voix off donc omnisciente, omniprésente et à la fois juge et partie.

Ça fait beaucoup vous me direz, mais c’est le jeu sur cette case et les quelques autres qui lui ressemblent. J’y vois aussi une logique de coût, tant il est plus rapide et plus efficace d’écrire une voix off de ce type que de préparer puis mettre en place un dispositif où les intervenants se répondent.

On peut avoir l’impression ici que je porte un apriori négatif sur ce genre de formats. Mais si j’en reviens au film, j’ai appris des choses, je suis devenu un consommateur (et donc un citoyen ?) plus averti sur cette thématique du recyclage des vêtements, l’enquête a donc joué son rôle dans le temps que je lui ai consacré en tant que téléspectateur.

Il n’y a pas ici intention de cacher un divertissement dans une pseudo investigation. Ce serait le cas si par exemple on essayait de me faire croire, en reprenant les formes de l’enquête, que des extra-terrestre ont construit les pyramides. Mais bon, personne ne fait ça. Non, vraiment…

Cas d’étude n°2 : Enron : the smartest guys in the room

1h45 – 2005, Alex Gibney

Résumé

La faillite d’Enron est, de loin, le plus grand scandale financier qui ait jamais été mis à jour. Des milliers de gens se retrouvèrent complètement ruinés et des milliards de dollars disparurent dans l’effondrement d’un empire industriel géré comme un casino mafieux par des financiers perdus dans leurs rêves mégalomanes. En s’appuyant sur des documents exceptionnels, Alex Gibney nous entraîne au coeur de l’incroyable thriller financier qui a conduit au désastre.

Toujours pour définir les outils à disposition du réalisateur, on va donc jouer à chercher les différences et les similitudes avec le film précédent.

Ce film a certainement plus de moyens. Mais on retrouve rapidement notre grosse question. Elle est ici :
Comment une entreprise de 65 milliards de dollars a pu faire faillite en 24h ?

Enron : the smartest guys in the room
www.dvd-covers.org

Première différence, la narration : la voix off est beaucoup moins présente. La parole est donnée aux intervenants. Les ITW se croisent. La voix off se contente de rappeler des faits.

La musique ne fait pas que souligner une ambiance. Des musiques du répertoire (les bien chères, celles dont ma Dir Prod me dit “même pas en rêve”) font échos par leur paroles à ce qu’il vient d’être dit dans le film.

Au niveau images, la palette est beaucoup plus large. Tout ce qui permettait de mettre en image l’histoire a été intégré :

  • Des ITW posées : des anciens employés, des experts de la finance
  • Des archives, énormément, dont celles du procès, des news tv, des films internes, des photos, des articles de journaux
  • Des extraits d’autres films qui agissent comme des métaphores : une chute libre quand l’entreprise est en faillite, un spectacle de magie quand elle fait disparaitre des millions…
  • Des petites mises en scènes fictionnées, notamment au début avec la reconstitution d’un suicide
  • Des schémas sur tableau noir

Il y a un effet patchwork, et l’idée sous-jacente que “OK ça fait désuni, mais regardez comment le fond l’emporte sur la forme”. Et ça marche. Le film tient sur la longueur par l’ampleur des révélations (les scandales qui s’accumulent) et par le fait qu’on tient ici des personnages de tragédie. Bref, on se rapproche des “critères” de fiction. Des personnages forts, que l’on suit sur plusieurs époques (saga), une surenchère de révélations dont on ne sait plus si l’on doit rire ou pleurer (comédie noire), une montée en pression (suspense) jusqu’à l’explosion finale (climax).

Le film tend vers l’universel : on traite de la nature humaine, de notre système économique (bon le système américain, car le notre est bien plus sain…).

En plus de présenter des faits et de raconter une histoire, il y a une volonté de produire des émotions.

Si j’étais producteur, je ne chercherais pas à comparer ces deux films. Au delà de la différence de moyen, l’un est dans une logique de case tv française de flux avec un cahier des charges bien précis, l’autre représente les grands documentaires américains, des portes où l’on ne va frapper que si l’on tient une histoire type ‘’la réalité plus forte que la fiction’’.

Mais encore…

En tant que réalisateur, j’ai sur ces deux films au moins 80% des leviers sur lesquels je peux m’appuyer quand je veux réaliser une enquête. J’en ajoute quelques uns issus d’autres exemples.

1) Se mettre en scène en train de mener l’enquête. Cela est fait de différentes manières dans :
-Les films de Michael Moore où le meneur d’enquête est l’équivalent fiction du protagoniste.
Super Size Me, Made In France, ou encore Genetic Me où un défi personnel devient le support à une enquête plus large.
Le Monde selon Monsanto où cette personnification se limite à des mises en scène assez légères devant un ordinateur.

2) Utiliser des procédés originaux pour mettre des images sur des mots :
Les peluches dans La Sociologie de l’Ourson, les figurines dans L’Image Manquante, l’animation dans Valse avec Bachir.

3) Faire une enquête par synecdoque : on se base sur un exemple et on laisse le spectateur l’étendre à un tout. C’est La Gueule de l’Emploi par exemple. Didier Cros voulait faire un film sur le monde des RH et s’est finalement focalisé sur une cession d’entretien collective. Ce choix lui permet une fois encore de dégager des personnages forts et un récit prenant, tout en dénonçant un univers artificiel et inhumain.

4) Le décalage. Dans Loosing Tomorow, Patrick Rouxel mène de front un documentaire animalier hyper immersif et une enquête sur la déforestation. De longues plages naturalistes et sensibles qui alternent avec une enquête dans le monde des hommes est également un des socle du style du binôme Marie Daniel-Fabien Mazzocco.

Toute cette réflexion soulève chez moi trois questions  :

Le spectateur a-t-il réellement une chance de se faire sa propre opinion, ou est il l’esclave passif du réalisateur ?

Comment filmer le méchant ? On y reviendra dans un prochain numéro, car cela me semble être une question centrale du documentaire.

Pour ces enquêtes, doit-on parler de documentaire ou de reportage ? C’est le vieux débat que des gens bien plus intelligents que moi ne sont pas arrivé à trancher… Et tout ça pour mettre les films dans des cases. Si toutes les enquêtes révèlent au grand jour des faits méconnus, le temps passé sur le sujet ainsi que la volonté de produire des émotions semblent en tout cas deux débuts de critères intéressants.

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